Autour de l'An Mil . Le frémissement des campagnes ardennaises .
Que les campagnes soient au centre du monde médiéval, chacun en conviendra aisément. Mais
autour de l’An Mil, de quelles campagnes s’agit-il ? Il était traditionnellement admis que ce moment si commode constituait en quelque sorte le point de départ du grand essor qui allait
conduire les populations à la conquête de nouveaux terroirs, et de ce fait marquait la fin des campagnes antiques, caractérisées par une situation de « pénurie » quasi chronique.
Depuis, la question a été profondément renouvelée, notamment grâce aux travaux de Robert Fossier et de Pierre Bonnassié, et les belles certitudes d’autrefois ont été quelque peu mises à mal.
C’était bel et bien une population en pleine expansion sur le plan démographique et en plein dynamisme au niveau économique qui allait traverser l’An Mil, même si le spectre de famine - la grande
famine, particulièrement meurtrière, qui frappait en hiver, et non les disettes de « soudure » de la fin du printemps - hantait encore la vie quotidienne ; les allusions
effroyables de Raoul Glaber à des pratiques anthropophagiques lors des terribles années 1005-1006 et 1032-1033 nous le rappellent ! Il n’empêche que de telles catastrophes alimentaires
devenaient de plus en plus rares, et, bon an mal an, les campagnes parvenaient à nourrir ... sauf en cas de graves aléas climatiques.
Un nouveau départ ?
Qu’en était-il pour la région ardennaise ? Faute de disposer des moyens
d’investigation bien connus de l’archéologie, l’historien doit s’en remettre ici à la traditionnelle documentation écrite, réduite pour l’essentiel à la Chronique de Mouzon et aux deux parties les plus récentes du Polyptyque de l’abbaye de saint-Remi de Reims,
respectivement la liste des dîmes de l’abbaye de saint-Timothée datée du dernier quart du Xème siècle et, surtout, la première liste des cens, datée de la première moitié du XIème siècle et qui
concerne une douzaine de localités ardennaises.
L’analyse du Polyptyque met en évidence
une économie rurale a priori peu différente de celle qui existait au IXème siècle. A cette époque, Sault-Saint-Remi formait l’un des domaines les plus importants de l’abbaye rémoise (84 tenures),
juste après Courtisols, dans le Châlonnais ; autour de l’An Mil, réduit, semble-t-il à 45 manses, il continuait par exemple à produire des céréales, seigle panifiable, avoine consommée en
bouillie, en galettes ou en boissons fermentées - mais plus de froment (à moins que celui-ci ait été oublié par le scribe ?), du bois, du vin, de la volaille, et sans doute des porcs et
bœufs - cités à Coucy, à Pont-Barà Bairon, à Viel-Saint-Remi et à Herpy. Des productions mixtes tout à fait caractéristiques des systèmes domaines carolingiens, que complétaient ici et là des
cultures annexes (foin à Viel-Saint-Remi, loin à Bairon et à Pont-Bar), ainsi que des activités de transformation (moulins à Coucy et à Herpy, ou encore - et c’est plus original - ateliers de
fabrication de cercles de tonneaux à Bairon). En résumé, une polyactivité fort traditionnelle, qu’il conviendrait néanmoins d’analyser un jour d’une façon plus fine, surtout par rapport à ce que
l’on est susceptible de savoir des IXème et Xème siècles.
Il serait vain d’attendre des informations complémentaires significatives de la
Chronique de Mouzon. Certes, note son auteur anonyme, l’abondante population (de Gruyères) s’adonnait au travail de la terre (I-4) ; certes,
l’infortuné chevalier Airan perdait l’herbe et la semence de sa parcelle à cause de la divagation du bétail que l’on menait à la forêt et aux pâturages (I-6) ; mais tout cela reste fort
anodin, notamment l’utilisation bien connue du saltus forestier par les troupeaux , notamment de porcs - l’archevêque Arnould allait concéder en 1015 à l’abbaye de Mouzon la dîme des porcs qui
allaient paître dans la forêt d’Ardenne (III-2).
Que toutes ces productions agricoles aient intensément circuler, cela ne fait aucun doute,
ne fût-ce par le biai des corvées de charrois qui acheminaient vers le monastère de Saint-Remi les ressources de ses différents domaines, comme le codifiait avec soin la première liste de cens du
Polyptyque. De même que l’existence explicite de foyers d’échanges : l’anonyme de Mouzon rappelle ainsi que Guilloy, près de Warcq, était un village jadis réputé pour ses foires (I-8) ;
la bourgade aujourd’hui disparue devait avoir quelque importance puisqu’elle possédait déjà sa propre église dédiée à saint Hilaire qu’allait donner en 1079 l’archevêque de Reims Manassès à
l’abbaye de Saint-Hubert en Ardenne - une église à laquelle se rattachaient encore en 1184, d’après la bulle de Lucius III, les chapelles de Warcq et de Belval . Plus en amont, le roi de Germanie
Henri II autorisait en 1005 l’abbé Boson de saint-Médard de Soissons à établir un marché à Donchery . Bien plus tard, après 1070, un pont et un tonlieu devaient être mis en place à Givet. Autant
de signes qui témoignent de l’incontestable vitalité de l’axe mosan, ponctué, il est vrai, d’implantations humaines anciennes, de Mouzon (second siège de la cité de Reims, nota avec fierté notre
chroniqueur anonyme) aux domaines carolingiens de Chooz (possession de l’abbaye de Stavelot dès 862) et de Foisches (tenu par l’abbaye de Lobbes à la même époque et au fisc déjà cité de Givet.,
sans oublier le castellum épiscopal de Mézières.
Que ces pôles aient dynamisé les terres environnantes ne fait guère de doute. Il serait
néanmoins téméraire d’en préciser les modalités, puisque les relations villes/campagnes sont tout à fait inconnues pour la période qui nous intéresse - ne serait-ce que par notre grande ignorance
de ces villes ardennaises !
Hameau ou village ?
En revanche, il semble bien que la région ardennaise ait alors connu un peuplement
incontestablement très diffus, mais en cours de densification. Des sondages concernant les périodes antérieure et postérieure peuvent permettre d’avancer prudemment des hypothèses de travail
globalement recevable au niveau de la répartition des hommes. A la bonne centaine de sites attestés aux VIIème/VIIIème siècles, soit par les textes, soit, le plus souvent, par l’archéologie
funéraire s’ajoute au moins une soixantaine d’autres jusqu’au premier quart du XIème siècle, et même davantage en prenant en compte les toponymes non identifiés ; le total obtenu est encore
loin des quelques 240 repérés à la fin du XIIème siècle, il n’empêche, ces estimations, même extrêmement approximatives, laissent bel et bien deviner un essor progressif de l’emprise humaine sur
l’espace, résultat d’une réelle croissance démographique - qu’il serait illusoire de chercher à quantifier. Quant à la répartition des hommes, elle préfigure incontestablement celle que l’on va
connaître au XVIIème siècle : autour de l’An Mil, les zones vides de toute occupation paraissent nettement moins nombreuses que deux siècles plus tôt.
Se pose alors la question du type d’habitat, c’est-à-dire celle du village. Eternel débat
entre historiens et archéologues... Contentons-nous de rappeler ici d’une manière volontiers schématique que l’apparition des villages trouvait place dans le double contexte de l’encellulement de
la paysannerie et de la prise de conscience communautaire de celle-ci. Dans cette perspective, la seule juxtaposition géographique de maisons, pour reprendre la formule d’Adriaan Verhulst,
attestée pendant tout le haut Moyen Age, ni même l’organisation hiérarchisée de l’espace - que l’on a pu observé sur le site néolithique de Mairy plusieurs millénaires avant notre ère - sont
suffisantes pour prétendre à l’appellation de village. L’analyse sémantique, pourtant si précieuse , s’avère ici décevante, puisque le terme fréquemment employé de villa désignait autant
l’habitat domanial que villageois. Seule une approche plus globalisante peut apporter quelques éclaircissements.
Or, que constate-t-on dans la région ardennaise ? Là encore, il faut se reporter au
Polyptyque et à la Chronique. La liste des dîmes de l’abbaye de saint-Timothée, incluse dans le
premier document, comprend une trentaine de localités ardennaises ; une grande majorité d’entre porte des noms de villages postérieurs, et même actuels, mais deux éléments viennent fausser
cette apparente concordance : tout d’abord, certains toponymes ne sont pas identifiables, ce qui signifie que malgré tous les efforts des historiens ils ne peuvent se rapporter à des
localités connus, hameaux ou villages ; d’autre part, dans l’énumération figurent aussi des fermes isolées (L’Adhuy, près de Landres, par exemple). Que peut-on légitimement en déduire, si ce
n’est que la réalité villageoise ne paraît pas ici clairement perçue par le rédacteur de la liste, sans doute parce que cette réalité n’était pas encore clairement inscrite dans les structures
des campagnes de l’An Mil ... Dans deux cas précis, à Boulzicourt et à Manre, l’apport de l’archéologie met en lumière une discontinuité spatiale incontestable entre l’habitat carolingien et le
village postérieur ; dans les deux cas, celui-ci s’est développé à l’écart de la zone d’occupation ancienne, maisons du haut Moyen Age au lieu dit Sous Châtillon , en face de la ferme
récemment détruite de Ville-sur-Vence d’une part, nécropole avec chapelle funéraire sur la colline Saint-Hilaire de l’autre ; en clair, dans ces deux cas, les populations ont abandonné, soit
un hameau, soit un espace sacralisé, pour s’implanter sur des sites neufs, probablement mieux adaptés aux réalités nouvelles ; et ce sont ces sites neufs qui ont perduré sans interruption
jusqu'à aujourd’hui, pendant près d’un millénaire ...
D’une façon générale, si bon nombre de terroirs actuels étaient déjà humanisés autour de
l’An Mil, il ne semble donc pas qu’il y ait eu pour autant une continuité spatiale dans l’occupation des campagnes ; la stabilité et la permanence de l’habitat rural n’étaient certainement
pas encore véritablement assurées dans la plupart des cas, et n’allaient guère se réaliser au plus tôt qu’au cours du XIème siècle, à un moment où commençaient à se multiplier les églises de
village ...
Pourtant, la documentation semble révéler quelques indices attestant une identité
villageoise. L’analyse de la population de Gruyères telle qu’elle est décrite dans la Chronique de Mouzon traduit sans contredit des réactions
populaires « spontanées » communautaires, notamment au moment de prendre des décisions importantes, sans que se manifeste la moindre autorité, alors qu’il existait des lignages
chevaleresques ; que l’auteur anonyme ait transposé à son époque, c’est-à-dire dans le premier tiers du XIème siècle, des réalités vieilles de plusieurs générations et qu’il les ait
interprétées à la lueur de schémas contemporains est une hypothèse tout à fait plausible, voire probable ; il n’empêche : Gruyères paraît bel et bien constituer , en tout cas aux
lendemains de l’An Mil, une entité villageoise en devenir. Quant au Polyptyque, on y trouve la mention d’une église et d’un cimetière à
Herpy : évidemment, s’il n’existe aucune preuve de continuité spatiale entre le Herpy du polyptyque et celui du XIIème siècle, il semble hautement improbable que ces deux éléments
structuraux essentiels - car délimitant un espace sacralisé - aient été déménagés en quelques décennies. Ces deux indices, l’un « sociologique », l’autre plus
« architectural », autorisent à penser que « quelque chose » était en train de changer, d’une façon peut-être difficilement perceptible par les contemporains, dans les
campagnes ardennaises des alentours de l’An Mil .
Libres ou dépendants ?
Un changement qui affectait aussi la paysannerie. Comme le souligne Pierre Bonnassié dans
un raccourci éloquent, l’An Mil est un moment de l’histoire où la condition paysanne oscille entre plusieurs potentialités . Une oscillation qui transparaît assurément de notre
documentation.
La première liste de cens du Polyptyque n’offre plus, malheureusement la belle précision
juridique et nominative rencontrée dans les chapitres les plus anciens. En ce qui concerne la douzaine de localités ardennaises, les références explicites au statut des hommes sont
rarissimes ; tout au plus est-il question d’ agents domaniaux (ministri) à Pont-Bar, d’hôtes (hospes, tenanciers d’une hostise ?) à Herpy, de travailleurs
(operari) et de mapatici (exploitants de nouvelles censives) à Sault-Saint-Remi ; quant à l’anonymat de cette main-d’œuvre, il
est désormais absolu. Néanmoins, malgré les imprécisions, les liens de dépendance de la paysannerie ne font ici aucun doute, puisque redevances et corvées abondent ; le chevage,
traditionnellement caractéristique du statut de serf/serve - mais qu’en était-il exactement au début du XIème siècle ? - n’est mentionné que dans deux localités, à Coucy et à
Givry-sur-Aisne, ce qui ne signifie nullement qu’il ait été absent ailleurs puisque les informations se rapportant à Terron, à Chagny, à Gerson ou encore à Grandchamp paraissent manifestement
incomplètes, voire tronquées.
En revanche, ce polyptyque met en lumière la diversité juridique des parcelles domaniales
exploitées par ces dépendants. Une demi-douzaine de catégories peuvent être dégagées, sans que l’on sache exactement les réalités qu’elles recouvrent ; il convient cependant de remarquer que
ces catégories de tenures semblent moins nombreuses qu’au IXème siècle, comme si une certaine simplification juridique était en train de s’opérer. De surcroît, quelques indices prouvent que les
hommes de Saint-Remi n’étaient plus fixés à leurs tenures d’une façon définitive ; certains manses ne possédaient plus de tenanciers résidents (à Pont-Bar, 4 manses nus contre, au moins, 9
vêtus ?) ; d’autres parcelles paraissent avoir été détachées de la réserve et confiées à des dépendants, les mapatici déjà cités, contre l’acquittement de redevances. Mutations du
foncier,, mutations des dépendants : les mentions d’esclaves ou d’affranchis que l’on rencontrait au IXème siècle ont disparu ; et sans doute assiste-t-on à une fusion progressive des
différentes catégories de dépendants domaniaux sous l’appellation générique postérieure de serfs - il est évident que les servi du domaine royal d’Houdilcourt de 1061 n’avaient plus beaucoup de
points communs avec leurs homonymes du Xème siècle. Manifestement, le système carolingien traversait, ici comme ailleurs, des moments de bouleversements essentiels qui n’allaient pas tardé à le
désintégrer ; et ces bouleversés étaient déjà bien avancés autour de l’An Mil. La survivance, parfois tardive, d’une terminologie devenue depuis longtemps obsolète ne doit point faire
illusion, même si l’emprise domaniale fut peut-être plus durable dans la région ardennaise à cause de l’importance des biens fonciers d’Eglise.
Les informations glanées dans le Polyptyque peuvent-elles être extrapolées à toute la paysannerie ? L’extrême prudence s’impose. De la lecture de la Chronique de Mouzon se dégage une autre vision du monde rural, qui ne paraît pas uniquement due à la forme littéraire du document, loin s’en faut. Le petit
peuple de Gruyères se composait, précise son auteur, de gens riches et honorables (I-4), parmi lesquelles le chevalier Airan, un alleutier, aux pouvoirs si dérisoires qu’il dut chercher refuge
dans la forêt tout proche pour échappe à la vengeance de la famille du misérable Foucher... Y vivait aussi un curé, appelé au chevet du malheureux Arnoul par les femmes de l’endroit ... Tout
semble indiquer qu’il s’agissait d’une paysannerie libre, probablement maîtresse de ses alleux, en tout cas exempte de tout dépendance juridique contraignante puis que Gruyères n’avait
apparemment aucun seigneur - à la différence de la villa d’Aive toute proche qui, elle, appartenait à Wazelin, un homme de guerre indifférent au bien et au mal. Cette impression de
« liberté » est encore renforcée par l’analyse du vocabulaire employé pour désigner les habitants du lieu : des termes neutres, voire positifs (cives), en aucun cas
péjoratifs ou dépréciateurs, à la différence des lettrés contemporains, notamment Raoul Glaber, ou encore Adalbéron de Laon pour qui les paysans se distinguaient du reste de la population par le
fait qu’ ils étaient souillés par la crasse du monde (Poème au roi Robert, vers 244) .L’existence de groupes d’hommes libres à côté de la
grande masse des dépendants ne serait en elle-même nullement surprenante puisque des populations d’alleutiers ont été identifiées, tant en Catalogne, en Auvergne qu’en Picardie, en particulier
dans les zones colonisées, rappelle Pierre Bonnassié. Se poserait alors la double question de l’origine et du devenir... Dans le cas de Gruyères des découvertes archéologiques , certes, y furent
faites en 1826 et exhumèrent des ossements humains, des vases,, des armes, de médailles romaines ; proche de la voie antique Reims/Warcq, l’endroit ne paraît pourtant pas occupé à l’époque
mérovingienne et ne figure jusqu'à maintenant dans aucune source carolingienne : s’agirait-il pour autant d’un noyau de (re)colonisation ? Rien n’est moins certain ; le toponyme de
Gruerias, toutefois, n’est guère antérieur à l’An Mil ; renvoyant au registre juridique forestier , il pourrait volontiers évoquer ici une entreprise de défrichement précoce. Quant
aux actes postérieurs, ils n’apportent aucun éclairage, à l’exception de la mention d’un certain Ponsart de Gruyères, chevalier, au milieu du XIIème siècle ; par la suite, la localité ne
donna apparemment pas naissance à une seigneurie de village particulière puisqu’elle passa dans le patrimoine foncier de l’abbaye de Signy.
Main d’œuvre dépendante encore casée dans de structures de production carolingienne à
Bairon, à Pont-Bar, à Sault-Saint-Remi ou encore à Viel-Saint-Remi, paysannerie alleutière à Gruyères... Deux facettes extrêmes des rustici ardennais de l’An Mil, alors que s’esquissait
la mise en place de nouveaux rapports de force dans les campagnes.