Mercredi 10 février 2010 3 10 /02 /Fév /2010 13:28

La nécropole franque de Manchester, témoin des conquêtes de Clovis

 

 

Photo-Geoportail-boucle-de-la-Meuse.jpg

 

 

Le secteur des boucles de la Meuse de Charleville-Mézières

(source: Geoportail, annotations P.S.)

 

 

 

 

La nécropole franque découverte sur le site de l'hôpital de Manchester à Charleville-Mézières est un site archéologique majeur pour notre connaissance de cette période de transition entre la Romania et la Francia. Nous sommes ici aux origines du Moyen Age ardennais, en quelque sorte. Lors de travaux réalisés pendant une décennie, de la fin des années 1960 à la fin des années 1970, plus d'une centaine de sépultures a été mise au jour et systématiquement étudiée par Jean Chalvignac, Jean-Pierre Lémant et Patrick Périn (voir références en bibliographie); il en résulte une base d'informations irremplaçables, et uniques à cette échelle et de cette qualité pour la région ardennaise. La nécropole a été utilisée sans discontinuité de la fin du V° siècle (c'est-à-dire le règne de Clovis) à la fin du siècle suivant. Elle a été aménagée en bord de Meuse, non loin d'un ancien cimetière du Bas-Empire établi plus en amont ( dans le quartier de Saint-Julien, sans doute aux portes d'un petit habitat urbain aux origines de la ville médiévale de Mézières); pour autant qu'on le sache, le centre de commandement local, chef-lieu de pagus , dont on ignore le nom, se situait sans doute encore sur les hauteurs de Montcy Saint-Pierre – la dénomination plus tardive de pagus castrensis semble sous-entendre la présence d'une fortification (castrum) qu'il faudrait peut-être localiser sur l'actuel Mont-Olympe, désigné au XIII° siècle par l'expression de Chastelet.

 

 


Manchester . Plan corrigé

 

Plan de la nécropole

(relevé de Patrick Périn, Revue Historique Ardennaise, tome X)

J'y ai indiqué en rouge les trois tombes de chefs. A gauche, la T 68 semble être celle du fondateur .

 

 

Ce qui retient notre attention ici, ce sont les trois tombes de chef, implantées dans le secteur le plus ancien de la nécropole. Trois inhumations qui se sont succédées, grosso modo, au cours d'une bonne génération, entre les dernières années du V° s. et le milieu du VI°; il s'agit chronologiquement des T 68, T 66 et T 74; leur localisation met d'ailleurs en lumière une première extension de l'ensemble funéraire vers l'est.

Le Professeur Bailey K. Young a livré une analyse particulièrement intéressante du site de Manchester.(Exemple aristocratique et mode funéraire dans la Gaule mérovingienne, Annales ESC, 1986, volume 41-2). Je lui emprunte ses principales remarques . Il souligne tout d'abord que les trois aristocrates ont été mis en terre de la même manière: les défunts ont été déposés dans de véritables chambres funéraires ( les reconstitutions de l'exposition de Saint-Dizier permettent d'en avoir une idée générale) et ont été accompagnés pour leur dernier voyage d'une panoplie d'armes identique et d'objets de grande valeur (j'en ai présenté ici quelques uns). A proximité ont été à leur tour inhumées des femmes de haut niveau social, puis, à partir de ce noyau primitif, la nécropole a accueilli des sépultures de guerriers moins riches, et d'autres beaucoup plus modestes. Pour reprendre les conclusions de B.K. Young, c'est toute la communauté franque dans sa grande diversité sociale qui a trouvé ici le repos éternel (… jusqu'à ce que les archéologues s'en mêlent !) Et deux dernières remarques mettent en évidence la spécificité du cimetière de Manchester: malgré les richesses enfouies, les trois tombes de chef n'ont jamais été pillées;et malgré le nombre des inhumations, on ne constate aucun chevauchement de sépultures. Conclusion: l'ordre et la sécurité des défunts prévalaient, ce qui montre bien l'importance que l'on accordait à cet ensemble funéraire qui abritait les restes des chefs fondateurs de la communauté franque qui avait pris le contrôle des boucles de la Meuse au moment des conquêtes de Clovis...

 

La nécropole de Manchester apparaît donc comme un site-témoin du transfert de pouvoir qui s'accomplissait à la fin du V° s. La défaite du « roi de Soissons » Syagrius , dernier représentant en Gaule d'une autorité romaine de plus en plus fictive, face à Clovis, roi des Francs de Tournai, permettait à ce dernier d'étendre son contrôle au sud de la Meuse, sur les riches terres de la province de Reims de l'évêque saint Remi... Mais que l'on ne s'y méprenne pas: le souverain de Tournai se voulait tout autant défenseur de l'Empire, et reconnu comme tel par le seul pouvoir impérial encore en place, celui de Constantinople, que son adversaire malchanceux. Mais avec lui s'implantait un monde nouveau, à la synthèse de la la romanité et de la francité...

 


Par Pascal Sabourin - Publié dans : Site ... - Communauté : Le Moyen Age
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Mardi 9 février 2010 2 09 /02 /Fév /2010 22:11

Images … La plaque boucle de la Tombe 47 de Manre

 

MANRE-T-47--plaque-boucle---ADA-4-Fi-17-.jpg

(cliché Archives départementales des Ardennes, 4 Fi 17)

 

 

 

 

 

 

La plaque-boucle en question provient de la nécropole mérovingienne de Manre, qui, à la différence de la nécropole proto-historique du Mont-Troté, n'a jamais fait l'objet d'une fouille scientifique, encore moins d'une étude - sauf ignorance de ma part ! Peut-être est-elle encore conservée au dépôt archéologique des archives départementales ?

Cette photographie montre en tout cas une oeuvre d'un grand intérêt stylistique et iconographique que l'on pourrait dater des années 600/650, donc plus d'un siècle après la magnifique plaque-boucle cloisonnée et incrustée de grenats de Manchester déjà présentée ici. Il s'agit peut-être d'une production locale, réalisée néanmoins avec beaucoup de soin, stylistiquement révélatrice du VII° s.

Le bronze a été coulé dans un moule à décor gravé en creux, ce qui a permis d'obtenir des motifs en relief.

Nouas avons affaire à une belle illustration du style animalier tardif, caractérisé, entre autres, apr la déformation systématique des motifs. Un masque fantastique orne l'ardillon de la boucle; sur d'autres pièces contemporaines, on peut y distinguer une tête stylisé d'homme ou d'animal (sanglier, par exemple). La plaque se subdivise en trois compartiments qui offrent chacun leur propre thème, une croix végétale à gauche, un animal hybride au corps de félin et à la tête de rapace (?) au centre, enfin deux visages humains séparés par un oiseau (rapace ?) à droite. Évidement, la signification symbolique de ces représentations nous échappe encore largement et nous renvoie au plus profond de l'imaginaire des populations mérovingiennes; si la croix symbolise l'Eglise qui se développe alors peu à peu dans les campagnes, la créature fantastique évoquerait-elle la nature sauvage qui n'a pas encore été christianisée ? (Et dans ce cas, la plaque matérialiserait en quelque sort l'antagonisme Lumière -c'est-à-dire la vraie religion / Ténèbres -c'est-à-dire le paganisme …) On ne peut que se livrer à de prudentes conjectures...

Ce qui est en revanche certain, c'est que ce style animalier tardif va s'étendre à d'autres supports, en particulier la pierre des sculptures, quasiment jusqu'à l'An Mil, par delà la remise en ordre stylistique carolingienne.

 

 

 

Par Pascal Sabourin - Publié dans : Images ... - Communauté : Le Moyen Age
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Mardi 9 février 2010 2 09 /02 /Fév /2010 22:08
Image … La plaque boucle de la Tombe 68 de Manchester



4---plaque-boucle-cloisonn-e.jpg (photo PS)




La tombe de chef n° 6 de la nécropole de Manchester occupe une place tout à fait particulière ; elle est la seule à présenter une orientation est-ouest, à l'inverse de toutes les autres sépultures, en outre, sa datation semble révéler une inhumation très précoce, à la fin du V° s. ou au tournant du VI°, comme en atteste la présence d'un sous d'or de l'empereur Zénon (474-491). Autant d'indices qui incitent les spécialistes d'y voir la dernière demeure du premier chef de la communauté franque de Manchester/Mézières et fondateur de son cimetière. J'y reviendrai par ailleurs.

 

Ce qui retient ici notre attention, c'est cette magnifique plaque-boucle de ceinturon, retrouvée au milieu d'un mobilier funéraire particulièrement riche. Elle a fait l'objet d'une analyse minutieuse de la part de Patrick Périn dans le numéro 4 de la Revue Historique Ardennaise (1970), et occupe depuis une place de choix dans les grandes expositions consacrés au monde franc – en dernier lieu celle de Saint-Dizier en 2009.

 

Il s'agit d'une pièce d'orfèvrerie cloisonnée dont l'un des premiers spécimens a été retrouvé à Tournai dans la sépulture royale de Childéric, le père de Clovis. Elle se compose de deux parties, une plaque réniforme et une boucle rectangulaire. Sur une platine en bronze a été fixé un boîtier de fer décoré sur la tranche d'incrustation de fils de laiton; sa face supérieure en argent doré est rehaussée de grenats, de verroterie émeraude et d'un triangle de nacre; le décor de la boucle est de surcroît enrichi par l'insertion, au niveau des angles extérieures, de deux petites plaquettes d'ivoire .

Le travail réalisé ici est d'une qualité exceptionnelle, au regard des dimensions relativement modestes de l'objet (un peu plus de 5 cm sur 4,5 ) et révèle le haut statut social de son détenteur , sans doute un compagnon de Clovis.

 

Il existe d'autres exemples de plaques- boucles cloisonnées et incrustées de grenats. Elles ont toutes été retrouvées dans des sépultures aristocratiques datables des années 500. Celle de Manchester met en lumière la rencontre de deux influences, l'une romaine tardive (boucle réniforme) et l'autre germanique (association du cloisonnement et de l'application de grenats) – une influence germanique elle-même au croisement d'influences beaucoup plus lointaines venues de Russie méridionale et de l'Orient iranien. L'objet archéologique, par delà sa beauté intrinsèque, révèle aussi (et avant tout ?) les mentalités des peuples.

Par Pascal Sabourin - Publié dans : Images ... - Communauté : Le Moyen Age
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 12:47
La coupe au chrisme de la tombe 89 de Manchester



MANCHESTER-T-89---fin-V----PS-.jpg(photo PS)


Cette belle coupe en verre soufflé a été retrouvée dans la Tombe 89 du cimetière franc de Manchester. La sépulture est considérée comme l'une des plus anciennes du site et serait plus ou moins contemporaine de l'établissement de la nécropole. Abritant les restes d'une femme, elle a livré un mobilier funéraire peu abondant, mais néanmoins enrichi par la présence de cet objet au décor tout à fait remarquable .

 

 

 

 

 

MANCHESTER--T-89--dessin-coupe-bis.jpg

 

 

 

Comme le montre le dessin réalisé par Patrick Périn au moment de la découverte et publié dans le tome X de la Revue Historique Ardennaise , le décor intérieur se compose d'un chrisme placé au coeur d'une guirlande/auréole , elle même entourée de huit autres chrismes stylisés . L'inspiration est manifestement chrétienne. Le symbole, monogramme du Christ dont il reprend les deux premières lettres grecques du nom – X et P- qu'il superpose, a été abondamment utilisé au cours des deux derniers siècles de l'Empire romain sur différents supports (mosaïques, ornements de sarcophages, notamment). Ici, inscrit dans une auréole composée de végétaux (feuilles de laurier ?), il proclame évidemment le triomphe du Christ, et du christianisme. A la même époque s'est développée en Argonne, notamment autour de Châtel-Chéhéry, une production en série de céramique sigillée à décor chrétien (croix, chrisme, poisson...) - plusieurs exemplaires ont été retrouvés dans des sépultures mérovingiennes.

Le dépôt de cette coupe de verre peut donc être interprété comme une acte d' affirmation, de la part de la défunte et de son entourage, d' attachement à la foi nouvelle, dont l'implantation reste encore essentiellement limitée à l'aristocratie et aux populations urbaines. Mais est-ce si simple ? Les archéologues ont aussi retrouvé dans la tombe une monnaie en argent de l'impératrice Faustine, épouse de Marc Aurèle, datable du troisième quart du … II° siècle de notre ère, et sans doute utilisée comme obole à Charon, rituel funéraire on ne peut plus païen … Le débat sur le sens qu'il faut donner au dépôt d'objets à décor incontestablement chrétien dans les tombes franques du VI° siècle n'est pas tranché.

 

 

 

 


Par Pascal Sabourin - Publié dans : Images ... - Communauté : Le Moyen Age
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 10:38
L'épingle aviforme de la tombe 115 de Manchester



Manchester T 115 épingle à tête aviforme 1° moitié V
                                                                                                 (photo PS)




L'épingle a été découverte dans la tombe 115 de la nécropole franque de Manchester (Charleville-Mézières).. Elle appartient à la riche parure d'une femme inhumée près dans le secteur des tombes de chef et qui se compose notamment de bijoux en argent - boucles d'oreilles et fibules serties de grenat, bracelet, boucle de ceinture, petites plaques boucles (faisant office de jarretières). La défunte appartenait incontestablement à l'aristocratie. La présence, parmi le dépôt funéraire, de deux monnaies de l'empereur Anastase (491-518) permet de dater la tombe des premières décennies du VI° siècle.


Mais ce qui retient ici l'attention, outre la qualité du travail d'orfèvrerie (argent doré), c'est ce curieux décor en tête de rapace, au bec crochu démesuré. Il relève d'un style animalier germanique particulier puisqu'il trouve sans doute son origine dans l'art décoratif de Russie méridionale. Notons, d'autre part, que l'insertion d'un grenat dans une pièce d'orfèvrerie d'or ou d'argent est probablement un héritage de l'Iran parthe... Magnifique exemple de convergences esthétiques au sein de cet extraordinaire creuset qu'est le monde mérovingien précoce, encore nourri d'héritages romains – une monnaie d'Anastase avait été déposée sur la bouche de la défunte, conformément à la tradition de l'obole à Charon.


Cette orfèvrerie de métal précieux rehaussé de grenat présente une incontestable unité à travers les riches tombes mérovingiennes découvertes ici et là. Ce qui incite les spécialistes à penser qu'elle était élaborée dans les ateliers des cours royales, puis, de là, distribuée à travers les milieux aristocratiques.

 





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