La nécropole franque de Manchester, témoin des conquêtes de Clovis
Le secteur des boucles de la Meuse de Charleville-Mézières
(source: Geoportail, annotations P.S.)
La nécropole franque découverte sur le site de l'hôpital de Manchester à Charleville-Mézières est un site archéologique majeur pour notre connaissance de cette période de transition entre la Romania et la Francia. Nous sommes ici aux origines du Moyen Age ardennais, en quelque sorte. Lors de travaux réalisés pendant une décennie, de la fin des années 1960 à la fin des années 1970, plus d'une centaine de sépultures a été mise au jour et systématiquement étudiée par Jean Chalvignac, Jean-Pierre Lémant et Patrick Périn (voir références en bibliographie); il en résulte une base d'informations irremplaçables, et uniques à cette échelle et de cette qualité pour la région ardennaise. La nécropole a été utilisée sans discontinuité de la fin du V° siècle (c'est-à-dire le règne de Clovis) à la fin du siècle suivant. Elle a été aménagée en bord de Meuse, non loin d'un ancien cimetière du Bas-Empire établi plus en amont ( dans le quartier de Saint-Julien, sans doute aux portes d'un petit habitat urbain aux origines de la ville médiévale de Mézières); pour autant qu'on le sache, le centre de commandement local, chef-lieu de pagus , dont on ignore le nom, se situait sans doute encore sur les hauteurs de Montcy Saint-Pierre – la dénomination plus tardive de pagus castrensis semble sous-entendre la présence d'une fortification (castrum) qu'il faudrait peut-être localiser sur l'actuel Mont-Olympe, désigné au XIII° siècle par l'expression de Chastelet.
Plan de la nécropole
(relevé de Patrick Périn, Revue Historique Ardennaise, tome X)
J'y ai indiqué en rouge les trois tombes de chefs. A gauche, la T 68 semble être celle du fondateur .
Ce qui retient notre attention ici, ce sont les trois tombes de chef, implantées dans le secteur le plus ancien de la nécropole. Trois inhumations qui se sont succédées, grosso modo, au cours d'une bonne génération, entre les dernières années du V° s. et le milieu du VI°; il s'agit chronologiquement des T 68, T 66 et T 74; leur localisation met d'ailleurs en lumière une première extension de l'ensemble funéraire vers l'est.
Le Professeur Bailey K. Young a livré une analyse particulièrement intéressante du site de Manchester.(Exemple aristocratique et mode funéraire dans la Gaule mérovingienne, Annales ESC, 1986, volume 41-2). Je lui emprunte ses principales remarques . Il souligne tout d'abord que les trois aristocrates ont été mis en terre de la même manière: les défunts ont été déposés dans de véritables chambres funéraires ( les reconstitutions de l'exposition de Saint-Dizier permettent d'en avoir une idée générale) et ont été accompagnés pour leur dernier voyage d'une panoplie d'armes identique et d'objets de grande valeur (j'en ai présenté ici quelques uns). A proximité ont été à leur tour inhumées des femmes de haut niveau social, puis, à partir de ce noyau primitif, la nécropole a accueilli des sépultures de guerriers moins riches, et d'autres beaucoup plus modestes. Pour reprendre les conclusions de B.K. Young, c'est toute la communauté franque dans sa grande diversité sociale qui a trouvé ici le repos éternel (… jusqu'à ce que les archéologues s'en mêlent !) Et deux dernières remarques mettent en évidence la spécificité du cimetière de Manchester: malgré les richesses enfouies, les trois tombes de chef n'ont jamais été pillées;et malgré le nombre des inhumations, on ne constate aucun chevauchement de sépultures. Conclusion: l'ordre et la sécurité des défunts prévalaient, ce qui montre bien l'importance que l'on accordait à cet ensemble funéraire qui abritait les restes des chefs fondateurs de la communauté franque qui avait pris le contrôle des boucles de la Meuse au moment des conquêtes de Clovis...
La nécropole de Manchester apparaît donc comme un site-témoin du transfert de pouvoir qui s'accomplissait à la fin du V° s. La défaite du « roi de Soissons » Syagrius , dernier représentant en Gaule d'une autorité romaine de plus en plus fictive, face à Clovis, roi des Francs de Tournai, permettait à ce dernier d'étendre son contrôle au sud de la Meuse, sur les riches terres de la province de Reims de l'évêque saint Remi... Mais que l'on ne s'y méprenne pas: le souverain de Tournai se voulait tout autant défenseur de l'Empire, et reconnu comme tel par le seul pouvoir impérial encore en place, celui de Constantinople, que son adversaire malchanceux. Mais avec lui s'implantait un monde nouveau, à la synthèse de la la romanité et de la francité...
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(photo PS)
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