Samedi 25 juillet 2009 6 25 /07 /Juil /2009 12:17

Ce demi-millénaire est fort mal connu pour l'espace qui nous intéresse. La documentation écrite, ponctuelle, fragmentaire, laisse le plus souvent place aux sources non archivistiques, toponymie (nom de lieux), onomastique (nom de personnes), et avant tout archéologiques. Finalement, l'image que l'on a ici des Francs est celle que l'on en extrait de leurs nécropoles.

 

Evidemment, tout serait simple si on accordait crédit, les yeux fermés, au cliché habituel: l'Empire romain d'Occident disparaît en 476 , emporté par la lame de fond des invasions (forcément) germaniques.

 

 

Or, que puis-je constater, à la lueur de ce que l'on connaît ?

 

Tout d'abord, la mort du dernier empereur romain d'Occident en 476 ne signifie nullement la fin de la romanité. Celle-ci s'incarne encore , pour une décennie, dans le " royaume " de Syagrius basé à Soissons et qui englobe certainement la Belgique Seconde, donc le diocèse de Reims de saint Rémi, jusqu'à ce que Clovis, roi franc de Tournai, y mette fin. Ultime épisode de la sourde rivalité qui opposait déjà leurs pères respectifs, Aetius et Childéric.

Celle-ci s'incarne d'ailleurs dans le maillage administratif du territoire, en particulier dans ces cellules de base, désignées sous le nom de « pays » (pagus) ou de « comtés »

Celle-ci s'incarne toujours dans la réalité économique du grand domaine foncier dont les structures vont perdurer au-delà de l'An Mil (je pense ici à la villa royale d'Houdilcourt que le Capétien Philippe Ier cèda à l'abbaye de saint-Nicaise de Reims en 1061).

 

Celle-ci s'incarne enfin , un peu plus tard, dans la « renaissance carolingienne » et ses centres de commandement régionaux, dont le palatium d'Attigny, dans la survivance de l'idéal de l'Empire chrétien.


Avançons, témérairement, jusqu'au coeur du XII° siècle, et arrêtons-nous devant l'extraordinaire façade de l'église romane de Sorcy, qui décline si bien un vocabulaire architectural venu tout droit – enfin, avec quelques détours... -, de la romanité. J'y reviendra plus tard.

 

 

                                                             Eglise de Sorcy  (photo PS)

 

D'autre part, la réalité des « invasions », au sens propre du terme, relève pour une large part du fantasme. Certes, le pouvoir, sur le terrain, passe bien aux mains de familles aristocratiques franques – des familles largement romanisées -, au sein desquelles s'épanouissent les dynasties mérovingienne et carolingienne. Les somptueuses " tombes de chef " découvertes ici et là , en particulier dans la nécropole de Manchester, mettent en lumière ce transfert de pouvoir vers ces riches guerriers dont la panoplie sert , dans ce monde de l'apparence, de légitimité (mais est-ce vraiment une rupture ? L' Empire des derniers siècles était déjà militarisé, comme l'atteste le site du Mont Vireux)

Ceci noté, on est bien loin du prétendu raz de marée qui aurait transféré massivement et dans le déchaînement de la violence des centaines de milliers d'immigrés venus de l'Est. Que de petits groupes d'hommes en armes aient été implantés ici et là pour s'assurer du contrôle d'endroits stratégiques (dans les boucles de la Meuse carolomacérienne, par exemple) ne fait guère de doute . Mais si l'on attribue à ces prétendus envahisseurs les 80 nécropoles mérovingiennes mises au jour dans les Ardennes (selon l'inventaire dressé par Y. Ancia dans les années 1980), il faut supposer que les campagnes étaient alors vidées de leurs populations autochtones " gallo-romaines " au moment de l'arrivée des nouveaux venus puisque les archéologues n'ont retrouvé aucun cimetière " gallo-romain " postérieur aux années 500... En fait, nos chers " gallo-romain " sont là, dans ces fosses grossièrement alignées, inhumés selon de nouveaux modes funéraires , accompagnés dans leur ultime voyage d'objets de la vie quotidienne (dont le mythique scramasaxe) et, parfois, d'offrandes rituellement disposées (dont des vases en céramique grossière). Les autochtones se sont pour ainsi dire « barbarisés » ! Une « barbarisation » que confirme une rapide analyse anthroponymique de la liste des habitants du domaine carolingien de Villers le Tourneur fourni par le Polyptyque de Saint-Rémi de Reims (première moitié du IX° siècle): les 9/10° des individus, hommes, femmes et enfants, portaient un nom à consonance germanique !

 

 

                            vase à carène noir (nécropole de Mazerny, tombe 40)

                     (service photographique des Archives départementales des Ardennes)

 

 

Et ce sont ces populations qui dynamisent à nouveau les campagnes. Le V° siècle avait été difficile, et avant tout pour les campagnes, les plus exposées à l'insécurité. Néanmoins, contrairement à ce que l'on a pu affirmer, ces campagnes n'avaient pas été vraiment abandonnées. Le peuplement , en revanche, s'était vraisemblablement rétracté autour de points d'appui plus sûrs (bourgades, espaces fortifiés,...) - c'est la raison pour laquelle on n'a jamais retrouvé de cimetière rural datant de cette époque.

 

Mais à partir du milieu du siècle suivant les nécropoles se multiplient , signe évident de la reconquête des terroirs. Plus tard, ces noyaux de (re)peuplement donneront naissance aux villages et aux paroisses.

 

Pour le moment, en ces siècles mérovingien et carolingien, il s'agit avant tout de satellites de grands domaines appartenant à l'aristocratie de la terre, peut-être d'origine germanique, mais souvent gallo-romaine (à l'instar de la famille de saint Rémi). Leurs terres sont alors exploitées par une main-d'oeuvre abondante et servile. Avec le temps, le statut juridique de dépendance va se complexifier, comme le montrent les listes des « casés » (casati) livrées par les scribes du Polyptyque de l'abbaye de saint-Rémi – à tel point que l'historien n'est pas toujours certain de la signification réelle des termes employés: progressivement, l'esclave allait faire place au serf.

 

 

La reconquête de l'espace se double d'une autre entreprise, cette fois beaucoup plus compliquée: la conquête des âmes. Comme dans d'autres régions, le christianisme a d'abord touché les populations urbaines de l'Empire romain, guère avant le V° siècle; des communautés chrétiennes sont alors attestées à Mouzon (saint Victor) , à Ivois (l'actuel Carignan) où naquit, au siècle suivant, saint Géry, évêque de Cambrai, ou dans la petite bourgade de Senuc (saint Oricle). Les campagnes restent alors largement réfractaires à la religion nouvelle – même si des ateliers de céramique sigillée à motifs chrétiens se sont implantés en Argonne, notamment à Châtel-Chéhéry.

On pouvait penser que la conversion de Clovis et des siens à la foi catholique romaine (alors que les autres souverains barbares, déjà christianisés, adhèrent à l'arianisme) et l'alliance de fait nouée avec saint Rémi et l'Eglise de Reims allaient créer des conditions favorables à une expansion rapide du Christianisme. La réalité est tout autre. Malgré l'action souvent originale de missionnaires solitaires (dont le stylite Wulfilaïc – saint Walfroy) et le travail moins spectaculaire des autorités religieuses (implantation de lieux de culte dans plusieurs grands domaines), la foi nouvelle peine à s'implanter au coeur de populations rurales attachées aux anciens cultes agraires. Faut-il rappeler que les mots « paysans » et « païens »ï tirent leur origine du même mot latin pagani, c'est-à-dire les « habitants du pays » (pagus) ? Et l'étude des nécropoles mérovingiennes met en évidence ces survivances du paganisme, malgré les rappels à l'ordre récurrents des conciles mérovingiens, au travers le dépôt d'amulettes fort peu chrétiennes (bois de cerf, défense de sanglier) et, surtout, de la perpétuation de l'inhumation habillée avec mobilier funéraire . Les premiers changements significatifs des mentalités ne se constatent guère avant le VIII° siècle, voire le IX°...

 

                                    Bague à motif chrétien (nécropole de Jandun, tombe 42)

                                    (dessin P. Périn, Revue Historique Ardennaise,n°5, 1971)

 

Par Pascal Sabourin - Publié dans : Le point sur ... - Communauté : Ardennes
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