Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /Août /2009 10:40

Tel qu'il a été défini, le château apparaît au cours de la crise du X° s. Ce n'est pas fortuit: la dislocation de l'ordre carolingien laisse le champ libre à l'enracinement de nouveaux pouvoirs, plus concrets et plus tangibles pour les populations livrées à l'insécurité du temps. L'autorité publique s'incarne dès lors dans les évêques et les comtes; et ce sont eux qui conduisent la « révolution féodale » (ou pour être plus exact les « mutations féodales »), qui jettent les bases du nouvel ordre politique et qui entendent contrôler minutieusement l'émergence des châteaux. Le constructeur du château n'est donc pas ce guerrier d'aventures d'origine volontiers normande si cher à l'historiographie romantique, mais bel et bien un représentant de l'aristocratie carolingienne – les informations livrées par le chroniqueur Flodoard ne laissent aucun doute à ce sujet !

 

 

Un document essentiel: le récit du siège du château de Warcq par l'archevêque Adalbéron de Reims (971)

On s'en doute, les vestiges des premiers châteaux sont peu significatifs. Un document apporte néanmoins de précieuses informations, puisqu'il relate le siège et la destruction de la forteresse du comte Otton à Warcq par l'armée archiépiscopale en 971 (Chronique de Mouzon, I, 7-8). Il nous apprend que l'édifice, construit en zone marécageuse, est protégé par des fossés, des palissades, des levées de terre et des haies d'épines (désignées plus tard sous le vocable de « plessis »); il se compose de deux parties bien distinctes: d'une part, une cour entourée d'une enceinte flanquée de tours, et d'autre part un donjon campé sur une éminence artificielle, la motte castrale. Une structure bipartite qui reprend celle des villae gallo-romaines et carolingiennes, qui juxtapose l'espace de production et les communs (pars agraria) de la résidence du maître (pars dominica). Basse-cour et donjon.

Evidemment, tout cela peut sembler assez sommaire. Mais il ne faut pas surestimer les moyens mis en oeuvre par les assaillants qui ne viennent à bout de la fortification du comte Otton qu'en incendiant les défenses en bois. Trois décennies plus tôt, c'est par escalade qu'était tombée la place-forte d'Omont.

 

 

Le château à motte, la formule gagnante !

C'est effectivement la formule architecturale la plus fréquente aux X°-XI° s., notamment parce qu'elle rend inopérant l'utilisation du bélier. Les prospections à travers le département des Ardennes ont permis de repérer une douzaine de mottes datables de cette période, peut-être une vingtaine si on y ajoute les structures aujourd'hui arasées (Mouzon, Ivois-Carignan, Warcq, Mézières,...). La quasi-totalité est alors contrôlée par les puissances archiépiscopale (Mouzon, Attigny) et comtale (lignages d'Omont-Rethel, de Porcien, de Grandpré et d'Ivois/Chiny) ou par leurs vassaux (Autry, Cornay, Stonne).

 

  Butte de Stonne (photo P.S.)


 

 

Certaines mottes sont particulièrement imposantes: une soixantaine de m. de diamètre à la base à Rethel, à Château-Porcien, à Cornay , pour une vingtaine de m. de hauteur actuelle. Si la palme de l'ancienneté revient à celle de Chantereine à Thin-le- Moûtier (milieu ou 3° quart du X° s.), celle de l'insolite peut être accordée à la forteresse de Cornay (milieu du XI° s. ?) où le promeneur comblé découvre, non pas une, ni deux, mais trois mottes...

Juxtaposée à la tour résidence perchée sur la motte s'étend la basse-cour. Son emplacement dépend du site de la forteresse. Elle occupe tout naturellement la racine de l'éperon castral et domine les campagnes environnantes à Autry, à Omont, à Rethel; à Bourcq, elle semble dédoublée de part et d'autre de la motte résidentielle. Dans les sites de plaine, elle s'intègre aisément à l'espace agraire; au Châtelet s/Retourne, un second fossé creusé à 200-300 mètres de celui qui isole la partie résidentielle délimite une vaste zone qui ne tarde pas à accueillir un habitat villageois, à l'abri des inondations puisque l'ensemble est surélevé de quelques mètres par rapport à la confluence des deux rivières.

 

 

Cas particulier n° 1: le château de Manre.

Le château de Manre ne correspond pas à la formule de la motte. Au X° s., le domaine appartient à l'Eglise de Reims; au début du siècle suivant, le premier comte de Grandpré en détient l'avouerie, et ses héritiers transforment peu à peu l'avouerie en châtellenie comtale.

Les vestiges actuels consistent en une plateforme circulaire de 70 m. de diamètre à la base, pour une hauteur de 5 m. L'espace central ainsi délimité a été remblayé au cours des siècles, mais il présente encore un léger affaissement en son milieu. Des fossés, larges d'une quinzaine de m. et alimentés par les eaux du ruisseau local (l'Alin) protègent le tout.

Ici, point de motte, ni de donjon ! Manre se rattache à une catégorie de forteresses assez fréquente dans l'ouest de la France, celle des enceintes castrales, dont elle est à ma connaissance l'unique exemple pour toute la région ardennaise.

 

 

Enceinte de Manre (photo P.S.)

 

 

 

 

Cas particulier n° 2: le Château des Fées de Montcy-Notre-Dame

L’intérêt exceptionnel du Château des Fées qui a fait l’objet d’une fouille systématique conduite par Jean-Pierre Lémant. n’est plus à démontrer. En effet, sous la motte a été mis au jour un bâtiment de pierre de 18 m de long sur 10 de large..

Ce dernier renvoie incontestablement à une autre tour résidentielle bien connue des archéologues et historiens de Moyen Age, celle de Doué la Fontaine ; élevée vers 900 près d’un palais royal détruit par les Normands, après avoir été incendiée elle fut rehaussée et transformée en donjon par le comte de Blois Thibaut le Tricheur dans les années 940 ; de plan quadrangulaire, elle atteint 23 m. de longueur pour 16,50 m . de largeur ; coïncide fortuite, comme au Château des Fées, elle fut emmottée autour de l’An Mil (41). Dans son état premier, l’édifice avait certainement beaucoup impressionné les contemporains puisqu’il devait servir de modèle aux résidences princières du Xème siècle.

Qu'en est-il ici exactement ? Avec J.P. Lémant, je suis tenté de rapprocher ces vestiges d'une notice du chroniqueur Flodoard en date de l'année 933: « Richaire, évêque de Tongres, démolit le castellum du comte Bernard, que ledit Bernard avait construit près d’Arches, dans le Portien, est parce qu’il était situé sur une terre de son Eglise ». Le Professeur Michel Bur identifie volontiers ce Bernard au comte de Beauvais, un représentant de l'illustre Maison de Vermandois qui puise ses racines dans le sang royal au carolingien... Si cette hypothèse s'avère exact, nous avons affaire à un bâtiment érigé, comme à Doué la Fontaine, par un membre de la haute aristocratie … à proximité d'un palais royal, celui d'Arches Incendié dans la première moitié du XI°s., la tour de Montcy fut ensuite emmotée. Mais elle ne semble pas avoir joué un rôle décisif dans le processus local de recomposition des pouvoirs et sombre rapidement dans l'oubli puisqu’elle ne figure dans aucune charte féodale.

 

 

 

                                                                Château des Fées

                                                                   (photo P.S.)

Par Pascal Sabourin - Publié dans : Le point sur ... - Communauté : Ardennes
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