Escapade photographique … Exposition « Le Beau XVI° siècle » , église de saint-Jean du Marché de Troyes

La ville de Troyes accueille jusqu'au 25 octobre prochain une exposition exceptionnelle consacrée à la sculpture du XVI° siècle en Champagne méridionale. Certes, les oeuvres présentées sont postérieures, dans leur très grande majorité, à la période médiévale et révèlent un univers mental en pleine mutation qui les éloignent du champ chronologique retenu dans ce blog. Mais est-ce si simple ? La détestable habitude de cloisonner les temps historiques en périodes quasi-hermétiques contribue immanquablement à fausser les perspectives sur le long terme et à gommer les héritages … Continuités et ruptures en ce siècle charnière.


Six exemples , parmi d'autres, de belle continuité, par-delà les incontestables évolutions stylistiques

 

 


Exemple 1 - Christ de pitié de Montreuil-sur-Barse (Aube) - 1539

L'oeuvre illustre tout à fait l'humanisation de la Passion; omniprésence de la souffrance et de la mort, passages nécessaires sur la voie du Salut: une lecture nouvelle des dernières heures du Christ apparue au cours des XIV° et XV° siècles, sans doute en relation avec les « malheurs des temps »

 

 

 

Exemple 2 - Retable de la Passion, bois polychromé, église des Noës-près-Troyes (Aube) – milieu XVI°s.


Les récits imagés de la Passion se multiplient, ici sur un support qui connaît un bel essor à partir du XIII° s. Le retable, installé sur la partie postérieur de l'autel (tabula de retro), constitue alors le point de fixation visuelle des fidèles en prière, juste derrière le prêtre.

 

 

 

 

Exemple 3 - Statue de saint Mammès, Thieffrain (Aube) – vers 1520


Cette statue est doublement révélatrice des survivances médiévales. Elle illustre tout d'abord l'extraordinaire développement du culte des saints intercesseurs, qui plongent souvent ses racines dans la piété populaire, et rappelle aussi le caractère morbide de certaines oeuvres du XV° siècle qui mettent en scène le corps torturé ou en décomposition; le martyr, éventré, porte ici ses entrailles; les fidèles l'invoquent tout naturellement contre les maux de ventre et les douleurs de l'accouchement.

 

 

 

 

 

Exemple 4 - Statue de saint Juvin, église de Saint-Juvin (Ardennes) – 1er quart du XVI° s.


Une illustration ardennaise de la profusion des saints et saintes en milieu populaire, à partir du XV° s. Des saints à la renommée géographiquement très limités, marqueurs en quelque sorte de la piété d'une communauté rurale particulière. Et des saints et saintes à la vie simple, mais ô combien édifiante, tel ce Juvin condamné à garder les pourceaux , une sanction en relation avec les pensées libertines du personnage...De par ses vêtements, le saint s'inscrit pleinement dans son temps, ce qui renforce encore la familiarité avec les fidèles


 

 

Exemple 5 - Saint Georges terrassant le dragon, Laubressel (Aube) – dernier quart du XV° s.


Ce groupe singulier, composé de trois éléments, plonge lui aussi ces racines dans la piété populaire du Moyen Age finissant . Ici, point de figure héroïsée comme jadis, mais le souci d'ancrer la scène dans le réalisme du quotidien par la représentation fidèle de l'armure du combattant - et même par l'évocation du dragon, une curieuse synthèse entre un crapaud et un lézard fort éloigné du monstre terrifiant traditionnel. Face aux terribles cortèges de mercenaires véhiculés par les conflits incessants, l'image de saint Georges renvoie à une conception idéalisée, chevaleresque , de la guerre.


 

 

 

Exemple 6 - Statue polychrome du chanoine Bréjard, Mussy-sur-Seine (Aube) – fin du XVI° s.


L'oeuvre reflète une tendance apparue au cours du XIV° s., celle du portrait individuel, associé ici à une piété individualisée, l'un des principaux aspects de la devotio moderna. Le chanoine a fondé en 1594 sa propre chapelle dans l'église collégiale de Mussy, à l'instar des lignages aristocratiques d'autrefois, et à l'instar des familles bourgeoises enrichies du XVI° qui ont volontiers embelli les sanctuaires troyens de vitraux payés par leurs propres deniers.

 

 

 

Epilogue ...

 

 

La Foi (détail), église Saint-Pantaléon de Troyes - Dominique Florentin, 1550-1551.


La page est tournée. L'artiste venu d'Italie, nourri de références esthétiques antiques, inscrit pleinement son oeuvre dans une atmosphère nouvelle qui entend retrouver le chemin des glorieux Anciens. Renaissance de l'Antiquité classique.