Le 2 décembre 2009 nous quittait l'Abbé Bernard Lussigny

Publié le par Pascal Sabourin

 

« La femme d'un de ces Montcornet était infidèle. Elle a été surprise par le seigneur; il a tué son amant et, elle, il l'a emmurée, là, près de la grande salle. On a deux endroits nettement murés. Un jour, on va les démurer et si on retrouve la femme du seigneur de Montcornet ... »

 

Ces propos, transcrits par Patrick Reumaux (1), l'Abbé Bernard Lussigny les tenait à André Dhôtel alors que l'écrivain venait lui rendre visite, il y a trente ans. Le squelette de la malheureuse n'a bien sûr jamais été retrouvée. Mais je crois que cette anecdote constitue ici une belle entrée en matière .

 

L'Abbé Bernard Lussigny a définitivement abandonné son « Mont Cornu » le 2 décembre dernier. Pour celles et ceux qui ont la chance de le côtoyer, c'était un personnage inoubliable.

 

Je me souviens de ma première rencontre. J'étais alors élève du Lycée Chanzy de Charleville-Mézières; notre professeur d'Histoire-Géographie, Michel Lefèvre, lui aussi un « grand Monsieur » qui s'en est allé peu de temps après l'Abbé Lussigny, l'avait invité à venir nous parler de Montcornet; son allure décontractée, col roulé et pipe aux lèvres, ses propos passionnés et iconoclastes, son contact facile marquèrent profondément les jeunes lycéens que nous étions alors.

 

Et les jeunes furent largement au coeur de l'action et des préoccupations de l'Abbé Lussigny. Il était né le 3 février 1921 dans une grande famille valenciennoise. « De sa jeune enfance, il laisse le souvenir d'un enfant créatif, surnommé "l'incendiaire" », note l'un de ses proches collaborateurs, Pierre Blanquart, Président de l'Association des Amis du Château de Montcornet, qui a eu la gentillesse de me transmettre de précieux éléments biographiques.

Après des études secondaires achevées au collège des Carmes d'Avon (Seine et Marne), il entra au séminaire d'Issy-les-Moulineaux. Il effectua son service militaire à Dellys, en Algérie, où il fonda une maternité (2). Réfractaire au STO, il revint au collège d'Avon comme professeur de Français, à l'automne 1943, où il fut confronté à la traque des élèves juifs, un épisode douloureux qui a été repris dans le film de Louis Malle « Au revoir, les enfants »; il échappa de peu à l'arrestation par la Gestapo, alors que le supérieur de l'établissement, le Père Jacques, était déporté à Mauthausen.

La guerre terminée, il put achever sa formation au séminaire de Cambrai, où il reçut l'ordination sacerdotale en juin 1949. Il poursuivit sa carrière de professeur de français dans plusieurs lycées catholiques du Nord, jusqu'à sa retraite en 1991. Passionné par l'oeuvre de Saint-Exupéry, ce n'est certainement pas un hasard s'il chercha à plusieurs reprises à apprivoiser un renard. Vicaire à Trélon, il s'y illustra par son engagement social en faveur des plus démunis et y créa le « Cercle des Jeunes » de la ville, lieu de rencontre et de partage (3). Certains de ces jeunes allaient partager sa passion de l'archéologie et devenir les pionniers de l'aventure de Montcornet.

 

Pour beaucoup, ardennais ou non, l'Abbé Lussigny restera en effet le « châtelain de Montcornet ». Il commença à y travailler en 1959; deux ans plus tard, il faisait l'acquisition des ruines de la forteresse auprès de la comtesse de Caumont-La Force, fille du marquis de Chabrillan et prétendante au trône de Monaco... Des groupes de jeunes se succédèrent pendant quasiment demi-siècle, débroussaillant les ruines, vidant les salles basses qui avaient été délibérément comblées au XVIII° siècle, consolidant les murs, encadrés par des bénévoles locaux de grande valeur. L'Abbé parvint même à obtenir l'intervention des sapeurs du 3° régiment du Génie de Charleville-Mézières qui dégagèrent le flanc oriental de la basse-cour.

Plusieurs prix récompensèrent l'oeuvre accomplie; l'Abbé fut en particulier honoré par la Société d'Etudes Ardennaises au début des années 1970 « au titre de la recherche archéologique et de la sauvegarde des monuments »

En parallèle, Montcornet devint un lieu de rendez-vous culturel et festif qui attira un public nombreux, de la mémorable « Partie de campagne , pique-nique costumé avec animation poétique et musicale » de mai 1982 organisée avec la complicité de Michel Lefèvre, à la réception officielle du duc Charles-Emmanuel de Croy 7 ans plus tard, ou, plus récemment aux « Journées Michelet ».

 

J'ai eu l'occasion de travailler pendant plusieurs années avec l'Abbé Bernard Lussigny. Tout d'abord dans le cadre de mon mémoire de maîtrise: la rigueur volontiers intégriste du jeune étudiant que j'étais se frottait alors à la sympathique fantaisie du maître des lieux, qui m'abandonna en toute confiance les murs de la forteresse et m'apporta toute l'aide nécessaire; le tout agrémenté d'épiques virées en voitures de sport (notamment une Triumph TR 7) qui nous conduisirent au Châtelet-sur-Sormonne, revendiqué haut et fort comme fief de Montcornet, ou encore à la chapelle de l'abbaye des Mazures où reposait la dernière représentante du premier lignage seigneurial morte en 1305, une dame dont on aurait bien voulu ramener la dépouille et la pierre tumulaire au château … Au début de ma carrière d'enseignant, il m'accorda l'autorisation d'amener à la forteresse des lycéens et lycéennes de Saint-Rémi - ceux-ci réalisèrent en particulier un inventaire systématique de toutes les meurtrières.

Mais l'Abbé Lussigny n'était ni archéologue, ni historien. Et ses qualités humaines exceptionnelles ne lui permirent pas d'éviter les foudres du service archéologique régional qui finit par stopper toute opération de fouilles...

 

Malgré ces péripéties, en juin 2006, un hommage solennel lui fut rendu par les autorités préfectorales, départementales et communales, juste récompense d'une oeuvre considérable accomplie au service de Montcornet (dont il siégea longtemps au conseil municipal et où il célébrait l'office tous les dimanches) , mais aussi des Ardennes.

 

Aujourd'hui, l'association « Les Amis de Montcornet » s'est donnée pour tâche de continuer

le travail de ce prêtre-châtelain si singulier dont le départ laissa assurément un grand vide.


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  1. « André Dhôtel – Terres de Mémoires », Jean-Pierre Delarge éditeur, 1979, p. 109.

  2. Six décennies plus tard, il laissait encore à Dellys un souvenir ému comme en témoigne un forum local ( http://dellys.superforum.fr/actualites-f2/bernard-lussigny-fete-ses-60-ans-de-pretrise-t2356.htm) qui annonça la nouvelle de son décès.

  3. Se reporter au blog http://chrisnord.sportblog.fr/783845/L-Abb-Bernard-Lussigny-nous-a-quitt/

 

 

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THIERRY 05/03/2016 18:00

Monsieur Lefèvre était un merveilleux prof.